Ses amis l’appelaient "le maquisard
de la chanson". Maquisard, il l’était dans l’âme et le sang, ce Berbère
né pendant la guerre de libération nationale algérienne dans un petit
village de Kabylie, Beni Douala. Toujours prêt à prendre le maquis pour
ferrailler contre ceux qui prétendaient entraver sa liberté, quels
qu’ils soient. Son éternel ennemi, c’était le totalitarisme qu’il soit
politique, culturel ou religieux. "Homme libre" était le qualificatif
qu’il revendiquait au plus haut point. C’est ce qu’il avait voulu dire
dans son livre, "Rebelle", publié en 1995,
peu après sa
libération.
Car Lounès
avait payé très cher son amour de la liberté et son engagement pour la
langue amazigh Ä langue originelle de l’Algérie avant la conquête arabe.
Devenu, dans les années quatre-vingt, l’un des symboles de la cause
berbère, ce grand chanteur était toujours censuré par la radio et la
télévision officielles. En 1988, au moment des grandes manifestations
d’octobre, il avait été arrêté à Tizi Ouzou et un gendarme l’avait
mitraillé. Depuis, il boitait. Mais le pire fut pour lui la prison du
GIA, qui l’avait enlevé en septembre 1994. Après un simulacre de procès,
un "tribunal islamique" l’avait condamné à mort. Pendant quinze jours,
il avait connu l’angoisse de l’isolement, la menace permanente de
l’exécution. Il ignorait que dehors, en Kabylie, dans toute l’Algérie,
dans l’émigration, tout un peuple se mobilisait pour sa libération.
Celle-ci, le 10 octobre 1994, fut une première victoire remportée sur
l’intégrisme. Moins de deux semaines après, il était à Paris, défilant
avec nous de la République à la Bastille. Il trouvait cela "normal !". "Je
suis là pour appeler à la résistance, me disait-il alors. Je continuerai
à me battre."
Dans une
interview réalisée par Zoé Lin après la sortie de "Rebelle", il
expliquait qu’il n’était pas un politique et que seules la force des
choses et la tragédie vécue par son peuple l’avait conduit à s’engager,
parce qu’il était un démocrate, un laïc et qu’il refusait de voir son
pays transformé en république islamique : "Je n’ai pas choisi d’être
transporté dans cette situation : je ne suis qu’un simple chanteur...
Mais je suis un enfant du euple. Je sais qu’il faut résister." Et comme
on lui citait la phrase célèbre de Tahar Djaout, premier journaliste et
homme de théâtre assassiné par les islamistes ("Si tu te tais tu meurs,
si tu parles tu meurs, alors parles, et meurs"), il répondait : "Je veux
parler et ne pas mourir. Je veux vivre." Mais, confiait-il récemment à
son ami Nordin Aït Hamouda, député du RCD (1) : "Même s’ils me tuent,
ils ne pourront pas me faire taire.
Françoise
Germain-Robin. (l'Humanité)