Bilan "intermédiaire" en tant que Ministre
Wafin.be: Vous êtes Ministre de la Culture en
Communauté française depuis deux ans presque jour pour jour, quel bilan
intermédiaire pouvez vous dresser de votre action ministérielle ?
Fadila Laanan : Il faudrait des heures pour en parler, je vais essayer
de synthétiser cela ! Je pense que le point de départ était le lancement des
Etats Généraux de la Culture, pratiquement dès mon arrivée, qui était un des
dispositifs qui a été inscrit dans le programme du parti socialiste qu'Elio Di
Rupo s'est engagé à appliquer. Le but était de réfléchir avec tous les
opérateurs culturels à la refondation des politiques culturelles … Il faut
savoir que depuis 40 ans on n'a plus jamais redéfini les politiques culturelles,
en sachant que chaque gouvernement qui s'est succédé a multiplié les dispositifs,
puisque chacun a présenté de nouvelles choses pour essayer de coller à la
réalité, et à aucun moment il n'y a eu une espèce de remise à plat de tout pour
savoir si au fond tout ce qu'on avait mis en place était opportun, légitime et
si cela correspondait à la demande de nos concitoyens. C'est vrai que cela
entraîne que les budgets ne soient pas multipliés, mais simplement saupoudrés,
dispersés sur des dispositifs culturels qui n'ont peut-être plus leur raison
d'être.
Donc, le travail qu'il a fallu mener dès le départ est de réunir tous les
acteurs culturels et audiovisuels pour voir avec eux comment ils voyaient le
fonctionnement des politiques culturelless, et comment ils avaient envie que le
gouvernement se positionne à cet égard. Ca a été un travail mené sur 7 mois, en
tous les cas pour la première phase des Etats Généraux de la Culture, qui a
consisté en des rencontres qui se faisaient sur toute la Communauté française,
et qui donnaient l'opportunité aux acteurs de secteurs différenciés (la danse,
le théâtre, la musique, le cinéma) de prendre place dans une discussion, une
réflexion où ils arrivaient à des revendications vis-à-vis du gouvernement. Il y
a eu une deuxième phase, qui a consisté en la mise au point, la synthétisation
de ces revendications et de ces commentaires qui ont eu lieu pendant 7 mois, et
qui ont donné lieu à des échanges entre moi et les acteurs culturels, mais sur
des bases qui n'étaient plus sectorielles (Ministre - secteur théâtre ; Ministre
- secteur cinéma, etc.), mais pour avoir des rencontres transversales qui
touchent tous les secteurs culturels, de manière décentralisée en Communauté
française. C'étaient des rencontres pour entendre les nécessités de tout un
chacun.
Wafin.be: Vous avez collecté des propositions, vous
avez entendez des doléances, qu'avez-vous entrepris pour y répondre concrètement
?
Fadila Laanan : On se rend compte aujourd'hui que la culture a
beaucoup évolué en fonction du paysage citoyen, c'est-à-dire que la Communauté
française, à Bruxelles et en Wallonie, est composée pas simplement de gens qui
ne sont pas les mêmes, il y a une diversité, Bruxelles et d'autres grandes
villes sont cosmopolites, il y a des réalités socioculturelles. Ce dont on s'est
rendu compte, c'est que dans les nouveaux projets que nous avons actuellement,
c'est beaucoup de transversalité. Aujourd'hui, on n'a plus simplement des
projets où vous n'avez que du théâtre, avec rien autour, ou que de la danse ! En
fait, vous avez aujourd'hui des activités culturelles qui allient beaucoup de
domaines, vous avez la danse avec la vidéo, avec les arts plastiques, etc.
Il fallait reconnaître cette transversalité, et des projets ne sont pas
simplement un projet type dans un domaine type, il faut pouvoir ouvrir le champ
jusqu'à ce qu'on ait un projet qui couvre plusieurs secteurs. Jusqu'à présent,
avant cela, ce qui se passait c'est que quand vous aviez un opérateur culturel
qui disait " j'ai un projet qui touche à la danse, au théâtre, aux arts
plastiques et à la vidéo ", il devait aller taper à toutes les portes pour
savoir qui pouvait le soutenir, et comment il pouvait le soutenir. On dit qu'il
faudrait qu'il y ait des moyens qui puissent se retrouver dans une espèce de pot
qui visent à reconnaître ces projets transversaux. Ce dont on se rend compte
aussi, et qui ne fait pas toujours l'objet d'une réalité, c'est qu'on est dans
un paysage très cosmopolite, très multiculturel et cette réalité-là ne dénote
pas toujours dans les projets, il est donc important qu'on reconnaisse cette
interculturalité, qu'on dise que dans tous les projets, de danse, théâtraux, de
centres culturels, etc. il faut que cette réalité interculturelle soit aussi
présente.
Quand je regarde le nombre de commissions qui me donnent des avis quand je
dois prendre une décision, quand vous regardez les compositions de ces instances
d'avis, il y a très peu de personnes colorées, ce n'est pas normal ! Alors que
les projets, la culture ... on y retrouve des personnes de toutes les couleurs
et de toutes les communautés qui présentent des projets. On a aussi
l'accessibilité de la culture, aujourd'hui il y a des gens qui peuvent se payer
une place de théâtre, de centre culturel, de danse ou de spectacle, et d'autres
qui ne peuvent pas …
Wafin.be: D'où l'instauration des "chèques culture"
…
Fadila Laanan : Et aussi le travail sur les tarifications pour les
jeunes, pour les personnes âgées, pour les personnes qui ont le revenu faible,
ceci est aussi en lien avec le fédéral et le budget de l'intégration sociale
avec notamment l'asbl " Article 27 " qui vise à permettre aux gens, pour 1,50
euro, d'avoir accès à l'opéra, au théâtre ou autres. Ca aussi, ce sont des
choses pour lesquelles nous avons une attention particulière !
Wafin.be: Où le bât blesse le plus ?
Fadila Laanan : Il blesse partout ! Dans toutes les rencontres que
nous avons faite, la grande revendication a été qu'il faut refinancer la
culture, c'est une réalité. Mais il y avait plus que ça, le problème qui se pose
ce n'est pas simplement l'argent, c'est simplement de se demander si on ne peut
pas mieux faire avec l'enveloppe qu'on a, en travaillant ensemble, en
collaborant, établissant des synergies entre les opérateurs culturels. Vous
savez, quand vous avez dans une ville une série d'outils culturels et d'acteurs
culturels, à un moment donné il faut savoir comment ces gens-là peuvent
travailler ensemble pour pouvoir rendre plus accessible ce qu'ils ont à mettre
en avant. C'est une manière de dire qu'il faut qu'on mette en place des
structures qui visent à faire travailler les gens ensemble, parce que les moyens
ne sont pas multipliés. Il faut travailler dans des enveloppes fermées, même si
j'ai obtenu un refinancement pour les Etats Généraux, le Ministre du Budget a
mis à ma disposition des moyens supplémentaires et il a envisagé, d'ailleurs,
pour que je puisse en obtenir de manière récurrente jusqu'en 2009. C'est
important de dire et de montrer que le gouvernement, dans toute sa composante a
accepté l'idée qu'il est important de mettre des moyens supplémentaires dans la
culture.
Il y a des mesures qui ont été mises en place, notamment la gratuité des
musées, un dimanche par mois tout le monde a le droit d'aller voir des
expositions dans des musées de la Communauté française, celles qui dépendent de
notre compétence et qui ont une convention avec nous, sinon il y a des instances
communales où on n'a pas de marge de manoeuvre. On sent bien que même les musées
qui ne sont pas sous notre tutelle ont envie de s'inscrire dans ce mouvement. Je
crois qu'il y a eu quand même des choses qui se sont faites … Il faut savoir
aussi que tout ce qui concerne la musique actuelle (hors musique classique), le
Hip Hop, le Rap, le Rock, la Techno ou les Musiques du monde, a été refinancé.
J'ai doublé les enveloppes budgétaires qui permettent de produire des CD, de
soutenir des festivals, de soutenir des opérateurs qui travaillent dans ces
secteurs. Parce que c'est vrai qu'il y a eu des secteurs qui ont été un peu
maltraités jusqu'à présent, qui n'avaient peut-être pas sensibilisé les
gouvernements précédents. Là il y a une nouvelle gouvernance, un nouveau regard
sur une série de politiques qui sont menées sur le terrain.
RTBF, plan de fréquences radio et le souk de la fréquence arabe à Bruxelles
Wafin.be: Venons-en au champ audiovisuel … Pour la
RTBF (Radio et Télévision belges francophones) d'abord, il y a tout un travail
qui a été entamé avec Monsieur Jean-Paul Philippot, administrateur général de la
RTBF, un travail qui suscite pas mal de critiques, notamment une grande crainte
pour la perte de la mission principale d'un tel organe du service public. Les
critiques fusent aussi par rapport au bilan mitigé de certains projets relatifs
au champ radiophonique public, le décollage se passe plutôt mal !
Fadila Laanan : Je pense ne pas être la fossoyeuse de la RTBF et de
son service public, je suis plutôt celle qui souhaite que la RTBF retrouve cette
identité de service public, c'est fondamental ! Je l'ai toujours dit, je ne veux
pas que la RTBF soit un organe qui court après les concurrents et après le privé,
il est clair qu'elle a une autre mission. Il faut savoir qu'actuellement le
budget de la RTBF est une dotation de 186 millions d'euros, c'est énorme … Sur
mon budget audiovisuel de 210 millions d'euros, il absorbe une grande partie. Ce
que moi je souhaite, c'est une RTBF qui s'adresse à tous nos concitoyens, je
veux un service public qui informe, forme et divertit. Je souhaite que cela
touche tout les publics de la Communauté française sans exception, et donc il
faut qu'elle ait des programmes qui touchent tout le monde, tous les
francophones de Belgique, mais aussi qu'elle ait des programmes qui touchent
spécifiquement certaines catégories de public : les personnes d'origine
étrangère, les personnes sourdes et mal entendantes, les jeunes, les enfants,
etc. Ce sont des configurations qui doivent être prises en compte par la RTBF,
je crois que j'ai été assez claire dans les éléments constitutifs de mon contrat
de gestion, qui est le document que le gouvernement dépose au Parlement, pour
dire quelles sont les priorités, et c'est à partir de là que le Parlement,
pendant 6 mois, consulte des experts, le personnel de la RTBF, etc. pour voir
quelles sont les recommandations qu'il va me faire. Donc, dans le document que
j'ai déposé au Parlement, je pense que les lignes directrices les plus
importantes ont été dénotées.
Il faut savoir que je suis prête à augmenter quelque peu la dotation de la
RTBF pour lui permettre de pouvoir répondre à ses obligations, notamment en
matière de frais de traitement des agents de la RTBF, qui augmentent beaucoup
plus vite que les dotations ; que je souhaite aussi qu'ils puissent être à même
de pouvoir payer les droits sportifs …
Wafin.be: La RTBF a déjà perdu les droits de
retransmission du football pour 2008, et plus encore !
Fadila Laanan : Ils ont perdu beaucoup de choses, mais c'est aussi
important qu'ils puissent rebondir, il n'y a pas que le football. Mais c'est
aussi pour répondre aux augmentations de prix en matière de droits d'achat de
films qui augmentent plus que la dotation. Je suis prête à mettre des moyens
supplémentaires dans la dotation de la RTBF pour répondre à ses missions de
service public, mais en échange je souhaite qu'elle renforce ses missions de
service public, et notamment la RTBF doit être un vecteur de développement pour
la production audiovisuelle. Cela veut dire qu'elle doit travailler avec les
producteurs de la Communauté française, notamment par rapport aux documentaires,
par rapport aux fictions. Je veux que la RTBF participe beaucoup plus dans des
co-productions avec des producteurs indépendants qu'elle ne le fait aujourd'hui.
Aujourd'hui, il y a un montant de 5 millions d'euros qui est prévue chaque année
par la RTBF pour pouvoir co-produire des émissions, des documentaires, des
fictions, avec des producteurs autres que ceux de la RTBF . Donc, je pense qu'il
faut aller au-delà de ça, c'est important que la RTBF participe un peu plus à
l'essor économique de ce secteur important.
Ce sont des choses sur lesquelles on ne peut pas dire que j'essaie de vider
les moyens d'un secteur pour les mettre à la RTBF, je veux bien rencontrer
l'exigence que la RTBF a d'avoir des frais beaucoup plus importants d'année en
année, mais en échange je veux qu'elle soit en pointe par rapport aux missions
du service public. Notamment, il y a le projet ARTE- Belgique que je souhaite
mettre en place, qui vise en outre à mettre des programmes culturels plus
importants, plus renforcés sur la chaîne ARTE, qui ne videront absolument pas la
1ère et la 2ème chaînes de la RTBF, qui doit toujours maintenir des
programmations culturelles, des programmations qui s'inscrivent dans ce
cadre-là.
Je pense qu'à aucun moment je n'ai montré de signes, au contraire, de vouloir
vider l'identité de la RTBF. Au contraire, moi je pense que c'est fondamental …
Vous savez qu'il y a 2.000 personnes qui travaillent à la RTBF, il y a des gens
qui sont des passionnés de la RTBF, de l'identité du service public et qui ont
vraiment envie de déployer cet outil. Un outil qui est, d'ailleurs, payé par le
contribuable quelque part, et nous devons tous avoir des exigences à la fois les
spectateurs et les auditeurs, mais aussi le gouvernement qui ne peut pas donner
de l'argent sans avoir un regard sur ce qui est fait.
Wafin.be: Y a-t-il un tiraillement entre Philippot
et Laanan ?
Fadila Laanan : C'est totalement faux !
Wafin.be: On affirme qu'il impose sa politique à la
RTBF …
Fadila Laanan : Vous savez, je ne me laisse jamais faire, quand
quelqu'un essaie de m'imposer quelque chose que je ne crois pas légitime. Je ne
suis pas quelqu'un de têtu, donc je sais me remettre en question et notamment
sur le dossier RTBF … Je vous avoue qu'il y a eu des moments où je me suis posée
des questions, et où je me poserais des questions tant que je n'ai pas signé ce
contrat. Ce que vous devez savoir, c'est que c'est clair que Monsieur Philippot
et moi-même nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d'ondes, mais nous
travaillons tous les deux, je pense, dans le même sens. C'est-à-dire d'avoir un
outil de télévision et de radio qui rencontre le plus cette identité de service
public et qui réponde au mieux aux missions de service public que doit avoir un
opérateur de ce type.
A cet égard-là, nous nous entendrons toujours, mais c'est clair que sur
certains points qui ne sont pas toujours des points de détail c'est vrai, et
bien nous ne sommes pas toujours d'accord. Mais nous sommes des gens de bonne
volonté, et dans la négociation nous verrons aussi comment nous pourrons chacun
adapter nos positions pour aller dans le bon sens pour la RTBF.
Wafin.be: En ce qui concerne le plan de fréquences,
cadeau empoisonné qui sillonne les couloirs des différents Ministres qui vous
ont précédé, et ce depuis plus de 25 ans, envisagez-vous de le déterrer ou de le
reléguer à plus tard ?
Fadila Laanan : Bien que tout le monde dit que le gouvernement ne fait
rien, je l'ai déterré dès mon arrivée au cabinet. Ce dossier est une des
priorités, il est d'ailleurs un des premiers dossiers sur lesquels nous avons
commencé à travailler. Mais vous le savez, c'est un dossier qui est un vieil
héritage qui a 25 ans, qui fait que une série de gouvernements ont essayé
d'aboutir à l'adoption de ce plan de fréquences et que chaque fois nous avons
été confronté à des difficultés, et notamment avec nos voisins de la Communauté
flamande.
Dès mon arrivée, je l'ai donc déterré, et j'ai essayé de travailler avec des
experts de l'audiovisuel pour faire en sorte que l'on puisse sortir un plan de
fréquence qui soit le plus sécurisé juridiquement. Parce que c'est ça en fait la
difficulté aujourd'hui : les plans successifs de mes prédécesseurs ont été de
prendre des fréquences sans toujours être sûr que ces fréquences-là étaient
coordonnées, qu'elles étaient légalement reconnues. Vous savez, nous dépendons
de beaucoup de législations, tout d'abord il y a la législation internationale
(la Convention de Genève), puis vous savez les législations nationales notamment
tout ce qui est avions et communication, et tout ce qui est télécommunications,
puis nous avons les réglementations des Communautés, il y a la spécificité de
Bruxelles aussi. Donc, on doit s'inscrire dans un cadre légal assez retreint et
on ne peut pas faire n'importe quoi.
Ce que j'ai demandé qu'on fasse, c'est qu'on regarde ce plan de fréquences,
en regardant quelles sont celles qui sont les plus légalisées possible, celles
qui respectent les règles de Genève, qui respectent les règles nationales du
fédéral (avions et autres), celles qui respectent les règles des Communautés.
Tout cela est un travail de longue haleine, vous savez très bien qu'il ne suffit
pas de dire qu'une fréquence c'est le 99.3 FM, c'est aussi de dire quelle est la
hauteur de l'émetteur, sa capacité de diffusion, la puissance, où est-ce qu'il
se trouve géographiquement. Il y a une série d'éléments et de critères qui
entrent en jeu et qui font que ce n'est pas un travail qu'on mène dans trois
semaines. Pour l'instant, je suis arrivée à une liste de fréquences qui nous
semble, en tous les cas d'après toutes les analyses juridiques que nous en avons
faites, tenir la route.
Wafin.be: En collaboration avec le CSA (Le Conseil
Supérieur de l'Audiovisuel de la Communauté française de Belgique) ?
Fadila Laanan : On a fait le travail sans le CSA, ce dernier
interviendra quand j'aurais fait adopter au gouvernement mon plan, à partir de
ce moment-là le CSA fait un appel d'offres et va devoir les attribuer. Ce n'est
pas le gouvernement qui le fait.
Wafin.be: Une date à annoncer pour la mise en place
de ce plan de fréquences ?
Fadila Laanan : C'est difficile à dire … Sachez que moi j'aurais
espéré pouvoir le faire passer au mois de mars, c'est ce qui était prévu dans
mon programme, mais il s'est avéré que pour l'instant il y a une espèce de
réouverture de la négociation avec nos amis flamands qui porte sur 14 fréquences
qui sont encore litigieuses, et notamment sur la frontière linguistique. Pour
l'instant, nous en sommes à avoir quelques réunions techniques entre la
Communauté française et la Communauté flamande, la dernière réunion que nous
aurons entre Ministres étant vers la mi-juillet. Si nous aboutissons à un accord
sur les 14 fréquences qui sont problématiques, à ce moment-là je pense qu'on
pourra lancer la procédure par rapport au Gouvernement.
Wafin.be: Un mot sur les fréquences communautaires
sur Bruxelles, pour reprendre ce qui se dit en chœur c'est le souk en ce qui
concerne la fréquence arabe, avec un produit de bas de gamme inaudible (avec
quelques rares exceptions) et loin d'être professionnel, quel est votre point de
vue ?
Fadila Laanan : Ce que vous devez savoir, c'est qu'avant d'être
Ministre, j'ai travaillé pratiquement 5 ans au Conseil Supérieur de
l'Audiovisuel (CSA) et notamment lorsque nous étions engagés à ce Conseil,
c'était pour faire adopter le plan de fréquences, je dirais que c'est une
actualité qui existe pour moi depuis longtemps. A l'époque déjà, lorsqu'on avait
des discussions au sein du CSA, il était important pour nous de dire qu'on ne
pouvait pas multiplier les fréquences à destination des communautés d'origine
étrangère, donc on ne pouvait pas imaginer qu'il y ait 50 fréquences pour telle
communauté, 20 pour l'autre communauté, etc. Déjà à l'époque, on semblait
considérer qu'il fallait imaginer qu'il y ait une fréquence par communauté
importante, une fréquence arabe qui doit être partagée, une fréquence pour la
communauté juive, etc. Ce qu'il faut savoir, c'est que si vous avez 10 demandes
différentes d'associations qui souhaitent mettre en place une radio arabe, je
crois que ces 10 projets ne passeront pas ! Quand les gens m'interrogent à cet
égard, je leur réponds qu'il faut imaginer que d'abord le plan de fréquences ne
dispose pas de beaucoup de fréquences, il faut que le service public et les
privés puissent trouver leur équilibre et pouvoir vivre l'un à côté de l'autre ;
qu'à l'intérieur des privés, c'est clair qu'il y aura de la place pour des
radios privées commerciales, mais aussi pour des radios associatives. Il faut, à
mon avis, envisager des projets qui soient des projets de synergie et de
collaboration. Je pense qu'un projet qui pourrait être fort pour la fréquence
arabe notamment, ce serait un projet qui vise à mettre ensemble quelques
associations qui ont envie de travailler ensemble, avec un projet de pluralisme,
un projet de diversité médiatique, un projet culturel, et d'autres choses …
D'ailleurs, il faut simplement reprendre les critères qui sont prévus dans la
législation du CSA, et vous verrez qu'il y a quand même des choses fondamentales
à retenir. Et donc c'est de dire qu'il faut des projets qui soient des projets
communs, et où on puisse se partager des fréquences. C'est vrai qu'à un moment
donné, quand j'étais au CSA en 1997, la communauté juive aussi disait qu'il y a
d'un côté le CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif) et Radio Judaïca de l'autre,
où on avait les juifs laïcs et les autres, je me souviens qu'à l'époque on leur
disait qu'il n'est pas possible de faire des radios en fonction de l'identité
philosophique des uns et des autres. Il faut imaginer des projets où on se
partage une fréquence pour permettre à chacun de se retrouver sur cette
fréquence, mais je sais que ça ne va pas être simple. A mon niveau, je
proposerais donc le plan de fréquences au Gouvernement, et c'est le CSA qui sera
chargé d'attribuer les fréquences.
Wafin.be: Peut-on espérer qu'en 2008 toutes les
radios pirates seront régularisées ?
Fadila Laanan : Je le souhaite vraiment … Pour un Ministre c'est
quelque chose d'inconcevable et de catastrophique de se dire qu'on est tenu de
devoir respecter des fréquences ou des radios qui ne sont pas légalisées …
Polémique
autour du Centre culturel Maroco - Flamand annoncé par le Ministre Anciaux ...
Wafin.be: Le 31 mai dernier, le Ministre de la
Communauté flamande, en charge de la Culture, Monsieur Bert Anciaux a signé une
convention pour un Centre culturel maroco - flamand avec le gouvernement
marocain, représenté par Madame Nouzha Chekrouni, Ministre Déléguée chargée de
la communauté marocaine résidant à l'étranger. Vous étiez en désaccord total
avec M. Anciaux …
Fadila Laanan : Je maintiens !
Wafin.be: Malgré ses explications et
éclaircissements, notamment dans De Morgen ?
Fadila Laanan : Je voudrais d'abord faire un correctif pour que ça
passe bien chez les gens. Tout d'abord je dois dire que je ne peux qu'approuver
qu'une communauté signe des accords avec des pays étrangers, quand on est dans
le cadre d'échanges internationaux, d'accords de coopération mutuelle, je trouve
que c'est toujours quelque chose de positif. Je trouve donc que c'est très bien
que la Communauté flamande signe avec le Maroc un accord de coopération
culturelle, notamment un accord sur la création d'une maison maroco- flamande,
je ne suis pas contre cela. Ce qui m'énerve, c'est l'emplacement … C'est de dire
que cette maison va se trouver sur Bruxelles ! Alors que, selon moi, elle n'a
pas d'intérêt à Bruxelles, sauf si on en mettait d'autres en Flandre. Parce que
je trouve que ce qui prime aujourd'hui, c'est de dire qu'il faut travailler avec
les gens de sa communauté, j'ai rencontré en Flandre des jeunes d'origine
marocaine qui sont en plein désarroi, en plein désespoir et je pense que c'est
là que le travail doit être mené sur l'identité, l'histoire, la richesse, le
patrimoine historique, la famille, le pays d'origine, etc. Je trouve que
là-dessus il n'y a pas de reproches à faire, mais ce que je refuse c'est que
Bert Anciaux joue avec ce centre maroco- flamand en l'installant à Bruxelles,
parce que la seule raison qui le pousse à le faire c'est d'intégrer de manière
forcée les marocains de Bruxelles qui sont majoritairement francophones.
Wafin.be: Les intégrer à quoi ?
Fadila Laanan : Les intégrer à la Flandre … mais il y a autre chose
qui est beaucoup plus pernicieuse dans tout cela, c'est que le but de M. Anciaux
c'est de dire que Bruxelles n'est pas une ville majoritairement francophone,
c'est de dire qu'il y a les francophones, qu'il y a les flamands et qu'il y a
les communautés d'origines étrangères. Et que ces communautés d'origines
étrangères ne sont ni flamandes ni francophones. Pourquoi il fait cela ? C'est
simplement pour diminuer le nombre de francophones qui comptent à Bruxelles, et
c'est pour diminuer l'état d'esprit qui est de dire Bruxelles est une ville
majoritairement francophone, même si elle est bilingue, même si
institutionnellement il a fallu prévoir des gardes fous pour la minorité
flamande, ça je ne peux pas accepter, et c'est là que certains de la communauté
marocaine n'ont pas compris cet élément-là.
Personnellement, je n'ai rien contre le fait de créer des structures
d'échanges internationaux, d'autant plus si c'est le Maroc ! Il faut savoir que
le Maroc est le pays hôte de la Communauté française, que moi-même je suis
d'origine marocaine, et que je trouve que c'est bien si le Maroc a investi des
moyens ici par rapport à notre jeunesse. Mais ce que je ne veux pas, c'est qu'on
essaie d'influencer les gens, les faire jouer dans un jeu dont ils n'ont pas
toutes les cartes cachées, et les cartes cachées de M. Anciaux c'est de "
minoriser " les francophones, c'est de dire que les communautés d'origine
étrangère ne sont pas francophones, elles sont étrangères et donc ne sont ni
dans un camp ni dans l'autre, et c'est ça ce que je ne peux pas accepter, parce
que ce n'est pas la réalité. Il faut bien savoir que la majorité des personnes
d'origine étrangère sont francophones ! Ce n'est bien sûr pas leur langue
maternelle, mais ils sont plus dans ce circuit de travail francophone,
d'enseignement francophone, etc. Je trouve qu'ici c'est une politique
politicienne de la part de M. Anciaux, et je trouve que son projet il ferait
mieux de le mettre en Flandre, parce que c'est là qu'il y a des difficultés,
c'est là que le Vlaams Belang est important.
Wafin.be: Est-ce que ce n'est pas plutôt l'ancrage
culturel flamand à Bruxelles qui vous fait peur ? On voit qu'il y a le KVS
flambant neuf, le Kaaitheater, le Palace (récupéré par les flamands), le Flagey
où les 2/3 du CA sont flamands …
Fadila Laanan : Vous savez, le KVS, le Kaaitheater entre autres, sont
des opérateurs pour lesquels j'ai beaucoup d'estime, parce que ces gens-là ont
vraiment travaillé de manière extraordinaire avec des compagnies, des compagnies
locales et francophones, et qui sont souvent d'origine étrangère. Et là-dessus
je trouve qu'ils font un travail vraiment extraordinaire. Vous devez savoir que
l'administration de M. Anciaux critique ce genre de choses, lorsque des
opérateurs flamands sur Bruxelles travaillent majoritairement avec des
francophones ça commence à poser problème.
Wafin.be: Ce n'est pas ce que M. Anciaux déclare !
Fadila Laanan : On commence à reprocher au Ministre la manière dont
est mis en place le " Kunst decret ", la manière dont il est mis en œuvre est
contestée par les services de l'administration de M. Anciaux. Donc, qu'on ne
vienne pas faire les hypocrites … Ca va poser à un moment donné problème, et il
ne pourra plus soutenir financièrement ces structures qui travaillent avec des
publics majoritairement francophones. Je voudrais que les gens soient conscients
que le but de M. Anciaux c'est simplement bouleverser le paysage institutionnel
bruxellois ! C'est simplement de dire que Bruxelles n'est pas majoritairement
francophone, et qu'elle est composée d'une série de minorités, pour que ça noie
bien le tout et qu'on ne pourra plus dire que les minorités flamandes doivent
être protégées, il ne faut pas exagérer quand même. Ici, il s'agit d'un jeu que
je trouve dangereux, c'est pour cela que je suis intransigeante ! C'est dommage
que ça touche un projet comme celui du centre maroco- flamand, mais tant pis !
Ce n'est pas l'hypocrisie qui est ma première qualité, et je suis prête à
rencontrer et débattre avec qui que ce soit sur ce point-là.
Wafin.be: Peut-on envisager une maison de la
culture maroco- francophone à Bruxelles ?
Fadila Laanan : Ce que nous faisons nous en Communauté française c'est
que nous travaillons avec les acteurs de terrain, nous n'inventons pas de
nouvelles choses, parce d'abord nous ne sommes pas un pouvoir où les budgets
sont extraordinaires, nous travaillons avec des moyens qui sont parfois limités
mais nous essayons de développer des choses avec ceux qui sont sur le terrain,
ceux qui développent des projets et des activités. Et je pense que la Communauté
française n'est pas en retrait par rapport à ce type d'actions. On n'est pas là
pour inventer des choses qui jouent sur le symbolique, sur la belle image, une
maison de la culture maroco- flamande … Quand on a plein de sous et qu'on ne
sait plus quoi en faire, on peut se permettre ça ! Ce que j'ai envie de faire,
c'est de soutenir l'action du travailleur de terrain, des associations de
terrain, qui travaillent au quotidien sur les problématiques des jeunes, des
adultes, des enfants, et qui ont vraiment des choses à faire valoir. Une vitrine
n'est pas vraiment d'actualité pour l'instant, parce que je ne crois pas que ce
soit la chose prioritaire, je préfère travailler avec des gens qui doivent
s'exprimer, créer et qui doivent développer leurs concepts citoyens.
Wafin.be: Donc, une maison de la culture maroco-
francophone à Bruxelles pour ou contre ?
Fadila Laanan : Si le Maroc la paie je suis tout à fait d'accord de
signer un accord ! Il est certain que je ne serais jamais contre l'idée si une
autorité décide de venir mettre une belle vitrine chez nous, je l'accueillerais
avec plaisir. Mais je vous avoue que je n'ai pas de moyens à mettre dans ce type
d'outils, alors que j'ai envie de soutenir les actions et les associations qui
travaillent tous les jours et qui connaissent les réalités du terrain, que ce
soit bruxellois ou wallon.
Wafin.be: L'Espace Magh se veut une vitrine de la
culture maghrébine, vous le soutenez ! Il a le même objectif que la maison de la
culture maroco- flamande …
Fadila Laanan : De la culture maghrébine certes, mais des gens d'ici !
Avec bien sûr des liens avec l'Histoire, avec le patrimoine d'origine … C'est
différent de la maison de la culture maroco- flamande, où l'Etat marocain
manifeste son souhait d'avoir une vitrine, un lieu où les gens peuvent
s'identifier par rapport au pays d'origine. L'espace maghrébin c'est de dire
qu'il y a une composante importante de maghrébins en Belgique, il y a une
richesse particulière liée au Patrimoine, au fait que chacun à des parents qui
viennent d'un pays du Maghreb. Je souligne que ce n'est pas marocain, c'est
maghrébin, et à mon avis ce sera ouvert sur le monde arabe en général, et
peut-être même sur la Méditerranée. Ici, on se focalise sur la mise en place
d'outils dans une structure qui est composée de gens qui vivent ici, avec des
parcours d'ici et des moyens d'ici. Ce sont des choses initiées par des acteurs
locaux de notre pays, et pas quelque chose qui nous vient de l'extérieur et qui
ne connaît peut-être pas toujours les réalités des gens qui vivent ici.
Les
élections communales de 2006
Wafin.be: A l'approche des élections communales, des
voix chuchotent que vous avez " perdu " votre deuxième place sur la liste
d'Anderlecht, et que vous vous contentez de la place de combat ? …
Fadila Laanan : Il est vrai que la proposition que j'avais faite à ma
section c'était que je sois deuxième sur la liste, et qu'à la fois Eric Tomas et
moi-même nous fassions un tandem tous les deux pour cette campagne. Ca n'a pas
été le choix de mon assemblée générale à Anderlecht, et eux ont préféré que je
sois à la dernière place, la place de combat. Je vous avoue que pour moi ce
n'est pas un échec, le plus important c'est d'être sur la liste ! Je pense que
la dernière place est une place symbolique, forte … Ce n'est pas une place de
potiche, je souhaite prendre une place active dans la politique communale
d'Anderlecht, je suis conseillère depuis 2000, je pense que j'ai mené un travail
tout à fait correct dans l'opposition, que je veux jouer un rôle dans la
commune, et que je ferai une campagne extraordinaire, et je vous avoue que je
suis très excitée parce que avec mon parti on va faire basculer la majorité
MR-Cd&V-Ecolo pour reprendre le pouvoir et avoir le mayorat pour Eric Tomas, et
moi je jouerais un rôle actif pour cette commune.
Wafin.be: Vous briguez un échevinat ?
Fadila Laanan : Je ne brigue rien du tout avant d'avoir les résultat
au soir des élections, parce que je trouve qu'il ne faut jamais vendre la peau
de l'ours avant de l'avoir tuer, mais c'est clair que je regarderais les scores
de chacun avant de me positionner et avant de demander quoique que ce soit.
Toujours est-il que ce n'est pas pour jouer un rôle de potiche dans cette
section, ni dans cette commune. Pour moi c'est important, Anderlecht est une
commune extraordinaire, que j'aime beaucoup et je veux vraiment qu'elle
redevienne vivante et rayonnante.
Wafin.be: Un dernier mot ?
Fadila Laanan : Je souhaite une bonne fin d'année scolaire à tous nos
jeunes, à tous nos enfants … Le mien vient de terminer ses examens. Puis, de
souhaiter aussi un été un peu plus paisible et serein et puis un retour à la
rentrée en force pour les élections. Je souhaite dire à chacun qu'aller voter
pour moi ce n'est pas un droit, c'est un devoir et donc d'inviter tous ceux qui
ont l'opportunité de s'inscrire, s'ils n'ont pas la nationalité belge, sur les
listes électorales pour choisir eux-mêmes les personnes qui vont diriger leur
cité. Je trouve que c'est fondamentale que chacun joue son devoir de citoyen …
C'est un combat qui a été mené, notamment par les socialistes, pour obtenir ce
droit de vote élargi aux personnes extra européennes, vraiment je les invite à
s'inscrire massivement.
Interview réalisée par l'équipe Wafin, 20 Juin 2006. |